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22/06/2014

DOUCE RIVIERE AUX COLERES TERRIBLES, L'AUDE QU'ON DIT BELLE...

Retour sur Achille Mir, le félibre d'Escales.

Toujours dans sa "Cansou de la lauseto", après une réponse à deux amis "qui l’avaient menacé d’une satire s’il ne rimait pas en français", et entre autres un sonnet sur l’hiver « ... Al cagnard lou bièl s’assoulelho... », puis le bouton de rose et la dame-jeanne, suivent les animaux des fables rappelant forcément La Fontaine «... un Cagarau...Amé soun oustal sus l’esquino...» ou « La Tatiragno e la baboto » (1). Après un « Esprit du vin » qui traduit littéralement Baudelaire (2), nous retrouvons notre cher curé conseillé par Batisto, le bedeau « Fasèts baneja Lucifer... E beirets lous cors pus tanats... magnaguets coumo d’agnèls... » (... Faites pointer les cornes de Lucifer pour voir les cœurs les plus endurcis doux comme des agneaux...)

Carcassonne_JPG01.jpg

Vers la deux-centième page, presque à la fin, une ode au Païcherou (3) pour louer sans réserve aucune, et c’est moins moderne, l’énergie des hommes à dompter les rivières. Les mots sont durs pour fustiger la "rivière" Aude, belle et pourtant capable, en quelques heures de tout détruire après avoir aidé les meuniers, les drapiers. 

 

    « Anfin t’aben bridado, Ribièro d’Audo redoutado...
    Moustre afamat.../... Bai, podes escoupi ta fangouso chalibo...   
    ... Sul pauré Paichérou delarguères ta billo,
    I briseres lous rens e delaissères l’Illo
    Per fugi de l’autre coustat... »

    (Nous t’avons enfin bridée, Rivière d’Aude redoutée... 
    Monstre affamé... /... Va, tu peux cracher ta salive boueuse... 
    ... Sur le pauvre Paichérou déverser ta bile, 
    Lui briser les reins et abandonner l’Ille
    Pour t’enfuir de l’autre côté.. ») 

    Achille Mir, finalement, se réconcilie avec la « bèlo ribièro » quand il évoque le battoir des lavandières rythmant les chansons, les nageurs qui croisent les pêcheurs, l’eau bienfaitrice pour les maraîchers de l’île :

 

    «T’aiman quand, dins l’estiu, de troupos de nadaires,
    Se crousan amé lous pescaires...»

    (On t’aime [quatre strophes au moins commencent ainsi], quand dans l’été, des bandes de nageurs,

    Se croisent avec les pêcheurs...)

 

    ... Au Paychérou, on danse toujours à l’ombre des guinguettes et si, l’été, la joie reste à la baignade, pardonnez-moi d'alourdir d'un bémol l’optimisme de notre auteur audois.

    Les gens se sont toujours gardés de l’eau perfide, des remous qui aspirent, des fosses même qualifiées à tort d’insondables ; une méfiance pour l’eau qui dort qui, si elle a nourri de vieilles superstitions, se fonde, hélas, sur des noyades trop présentes à l’esprit de chacun pour moquer, à la légère, les vouivres, ondines et autres génies des eaux qui attireraient les malheureux dans les profondeurs.

    Le doux Paychérou, c’est aussi l’image floue de Pierre, l’ami de papa, qui écrivait souvent en languedocien (ils disaient "patois", comme Mir d’ailleurs, avant eux, rabaissés au même titre que leur langue régionale). Il signait parfois « Toun amic, Buto-Garo‭ (‬Es yeu,‭ ‬aco‭) ». C”est au Paychérou qu'il s'est noyé, le 22 juin 1941.

   

    « ...J’aimerai toujours le temps des cerises
    Et le souvenir  que je garde au cœur. »

 

    Pourquoi, Le Temps des Cerises (4), de Jean-Baptiste Clément, mêlant le chagrin d’amour au désespoir politique ? Parce qu’Achille Mir a écrit à l’époque de la Commune et si son opinion personnelle  reste aussi discrète que celle de Pergaud disant « SON dieu » à propos du curé de Melotte, il n’en pense pas moins, toujours dans l’ode au Paichérou :

 

    « ... O Franço ! lum de las nacius !
    As pagat de miliards e lou trabal s’atudo !... »

    (Ô France, lumière des nations ! tu as payé des milliards et le travail s’éteint !... [les points de suspension sont de l’auteur]).

 

    Achille Mir ? un auteur régional et modeste mais à connaître et à relire, sans modération !

 

(1) Un escargot avec sa maison sur l’échine. Rappelons aux ramasseurs du Sud qu’il est interdit de ramasser le petit gris closco mol : sa coquille non bordée indique qu’il n’a pas atteint l’âge adulte (1 an). Quant à l'araignée se moquant de la babote, elle m'apprend que cet être qu'enfant je voyais synonyme de sorcière, n'est que le ver à soie...

(2) Alors que le « portillon d'entrée » au Curé de Cucugnan indique bien Birat, Roumanille et Daudet comme sources.

(3) Viendrait de l’occitan : la « paichèra » serait une retenue pour un usage domestique des riverains. L’Aude, fleuve côtier, est connu pour ses colères aussi soudaines que puissantes. Mir parle d’une crue soudaine un premier août, ce qui semble étonnant, hormis en cas d’orage ou de trombe comme ce fut souvent le cas dans le Sud, notamment à Nîmes. Or, le 1er août 1872, il y a bien eu un phénomène météorologique qui a provoqué une crue exceptionnelle de l’Aude avec des hauteurs de 5.50 mètres d’après Rousseau et 6.50 m d’après Pardé. (http://la.climatologie.free.fr/intemperies/tableau4.htm)

(4) 3,90 € l'autre jour, les bigarreaux, au marché de Saint-Pierre-la-Mer.

 

NOTE : j’accepte toute correction et remarque sur la traduction proposée.

 

Photo autorisée Wikipedia / l'Aude à Carcassonne. 

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