Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

17/01/2015

UN GARÇON MEUNIER 4. Sylvestre est condamné.

«‬ Etant donné d‭’‬une part que le jury de jugement ici présent,‭ ‬rendant la justice au nom du peuple français et de notre empereur Napoléon III,‭ ‬vous reconnaît coupable de l‭’‬assassinat de feu le sieur Léon Carrier,‭ ‬alors meunier au moulin sis dans la commune de Fleury,‭ ‬ex-Pérignan,‭ ‬canton de Coursan,‭ ‬arrondissement de Narbonne,‭ ‬dans ce département de l‭’‬Aude‭ ; ‬-‭ ‬mais que,‭ ‬d‭’‬autre part,‭ ‬la préméditation étant exclue,‭ ‬il vous accorde les circonstances atténuantes,‭ ‬vous êtes condamné à vingt-deux années de réclusion criminelle,‭ ‬avec obligation de travailler.‭ ‬Avez-vous une dernière remarque à faire au tribunal‭ ?
-‭ ‬Monsieur le Président,‭ ‬je suis innocent du crime dont on m‭’‬accuse,‭ ‬je le répète encore devant vous.
-‭ ‬Gardes,‭ ‬emmenez le condamné.‭ »
Le‭ ‬30‭ ‬mai‭ ‬1854‭ ‬avait été promulguée par Napoléon III la loi instituant le bagne‭ ‬colonial.‭ ‬Sylvestre fut d‭’‬abord envoyé à l’île de Ré,‭ ‬première étape vers Cayenne.‭ ‬Il ne connaîtrait donc pas les prisons et bagnes métropolitains de Toulon,‭ ‬Brest ou Rochefort.‭ ‬C’était déjà un forçat,‭ ‬lui qui pourtant n‭’‬avait aucun crime à se reprocher.‭ ‬Et il en avait‭ «‬ pris‭ »‬ pour vingt-deux ans‭ ! ‬Ce qui le désolait le plus,‭ ‬c‭’‬est ce qu‭’‬il avait appris peu de jours après son procès‭ ‬:‭ ‬si tu avais moins de huit ans de travaux forcés,‭ ‬l‭’‬article six de cette fameuse loi votée voilà trois années prévoyait le‭ «‬ doublage‭ »‬.‭ ‬C‭’‬est-à-dire qu‭’‬une fois que tu avais‭ «‬ payé‭ »‬,‭ ‬tu étais encore tenu de résider là-bas pendant un temps supplémentaire égal à ta condamnation.‭ ‬Mais‭ ‬au-delà de huit ans de peine,‭ ‬alors c’était pour tout le restant de ta vie.
Ici,‭ ‬dans l’île,‭ ‬le fort agrandi par Vauban abritait les condamnés promis au grand départ.‭ ‬Lui,‭ ‬avait quitté Carcassonne pour‭ ‬La Rochelle.‭ ‬Chaînes aux pieds,‭ ‬menottes aux poignets,‭ ‬il y avait embarqué pour Saint-Martin-de-Ré.‭ ‬Tiens,‭ ‬saint Martin,‭ ‬le bon saint Martin qui avait donné la moitié de son manteau à un pauvre,‭ ‬c‭’‬est aussi le patron de Fleury,‭ ‬Sylvestre‭ ! ‬Tout te ramène donc à ton village‭ ?
Ils étaient là cinq ou six cents à‭ ‬attendre la grande traversée,‭ ‬rupture totale avec la vie connue en France.‭ ‬Certes,‭ ‬pendant quinze jours il avait été soumis à un régime alimentaire ma foi meilleur que dans les prisons de l‭’‬Aude.‭ ‬Mais c’était,‭ ‬leur avait-on dit,‭ ‬pour se refaire des forces‭ ‬en vue du voyage.‭ ‬Au bout de ces deux semaines,‭ ‬il avait embarqué sur le grand bateau Ville de Saint-Nazaire‭ ‬:‭ ‬Saint-Nazaire,‭ ‬la cathédrale de Béziers,‭ ‬sa ville natale.‭ ‬Décidément,‭ ‬tous les noms lui rappelaient le pays perdu‭ !
Quatorze jours interminables‭ ‬d‭’‬une traversée rythmée par les vingt minutes de promenade quotidienne sur le pont,‭ ‬et par cette douche reçue dans la‭ «‬ cage‭ »‬ où ils étaient une soixantaine ensemble,‭ ‬à l‭’‬aide de lances à incendie qui vous prodiguaient brutalement une eau bienfaisante.‭ ‬C‭’‬était bon,‭ ‬ça luttait un peu contre cette température qui allait vite devenir intenable,‭ ‬une fois parvenus sous les tropiques.‭ ‬Quelques bancs dans ces cellules collectives‭ ; ‬des hamacs pour la nuit‭ ; ‬et deux tonneaux d‭’‬eau potable.‭ ‬Deux tonneaux chaque fois pour soixante prisonniers‭ !!
Ce fut enfin l‭’‬accostage à Saint-Laurent-du-Maroni,‭ ‬les vérifications nécessaires,‭ ‬le directeur du pénitencier monté à bord avec toute une délégation,‭ ‬et son discours hypocrite promettant,‭ ‬selon les vœux de l‭’‬Empereur et moyennant une bonne conduite,‭ ‬une possibilité de réinsertion et même des allègements de peine.‭ ‬Et voici ce qu‭’‬on te dit,‭ ‬Sylvestre‭ ‬:‭ «‬ Vous allez connaître une nouvelle vie.‭ ‬En France,‭ ‬vous étiez des criminels.‭ ‬Ici vous serez des repentis,‭ ‬des travailleurs qui allez vous racheter de vos crimes.‭ »‬ Ah‭ ! ‬oui,‭ ‬il se serait bien passé de cette vie nouvelle‭…‬ Et quel était son crime‭ ? ‬Si un Etat n‭’‬est pas à même de reconnaître l‭’‬innocence d‭’‬un citoyen,‭ ‬quel espoir te reste-t-il,‭ ‬mon pauvre Sylvestre‭ ? ‬Et puis on va te dire que le crime parfait,‭ ‬ça n‭’‬existe pas‭ ? ‬Les erreurs judiciaires non plus,‭ ‬peut-être‭ ? ‬Où se cachait-il,‭ ‬en ce moment même,‭ ‬l‭’‬assassin du meunier de Fleury‭ ?
Les idées se bousculaient dans sa pauvre tête.‭ ‬Il transpirait par tous les pores de sa peau.‭ ‬Avec ses compagnons d‭’‬infortune,‭ ‬il avait quand même fini par débarquer.‭
Et les jours succèdent aux jours,‭ ‬les semaines,‭ ‬les mois s‭’‬accumulent.‭ ‬Tantôt‭ ‬tu trouves que le temps n‭’‬en finit pas de s’écouler,‭ ‬et tantôt‭ ‬– à peine oses-tu te l‭’‬avouer‭ ‬– oui,‭ ‬c‭’‬est pourtant vrai‭…‬ qu‭’‬il passe assez vite.
Dix longues années s’étaient ajoutées à ce dix-neuvième siècle,‭ ‬les tempes du forçat blanchissaient allègrement dans le ronron quotidien,‭ ‬pénible,‭ ‬lancinant de ce bagne guyanais.
Un beau jour‭ ‬– oh‭ ! ‬oui,‭ ‬pour être beau,‭ ‬il le fut sans nul doute,‭ ‬il est appelé chez le grand patron du pénitencier.

Les commentaires sont fermés.